Réflexions sur l'érotisation de la violence

Aucun homme n’a subi de “chasse aux sorcières”. Jamais.

15 novembre 2019

Après Weinstein et Trump, c’est Polanski qui se plaint de subir “une chasse aux sorcières” : un summum de l’indécence.

Un an avant #metoo, je faisais partie d’une association dans laquelle eurent lieu de nombreuses violences sexuelles. A cette époque où il était encore si difficile de prendre la parole, une des premières femmes ayant dénoncé les violences d’un membre avait eu l’incroyable courage de cherche de l’aide, notamment en en parlant publiquement. Suite à quoi elle avait été rejointe dans sa dénonciation par une deuxième victime, puis très rapidement une troisième etc. 
Je me rappelle qu’au moment où mes collègues avaient abordé le sujet, l’un d’entre eux avait dit “quand même, c’est bizarre toutes ces plaintes qui sortent d’un coup, j’ai un peu l’impression que maintenant qu’une femme le dénonce, toutes celles qui ont des récriminations en profitent pour s’acharner sur lui ! Il ne faudrait pas que ça tourne en une chasse aux sorcières*

A cette époque, je n’avais pas fait le chemin que j’ai fait aujourd’hui sur le féminisme, et cela ne m’a pas choquée. Mais apparemment — encore une preuve que les oppressions sont instillés insidieusement — ça m’a quand même marquée, puisque lorsque ça a été mon tour de devoir dénoncer un abus sexuel dans le groupe, cette phrase m’est revenue en tête. En conséquence de quoi, au moment où j’ai pris la parole pour dénoncer mon agresseur, je n’ai pas osé rechercher la solidarité d’autres femmes, parce que j’ai eu peur qu’on m’accuse de “faire une chasse aux sorcières” et d’être “manipulatrice/vengeresse/hystérique/[insérer ici tout adjectif permettant d’invalider la colère légitime d’une femme]”.

Depuis, chaque fois que j’ai vu ressurgir l’expression “chasse aux sorcières”, ce fut suite à des dénonciations de violences sexuelles.
Et puis un jour, ça m’a frappée :
Mais mais MAIS … d’où les HOMMES se font passer pour les sorcières ?

Ces hommes ne sont pas des sorcières mais des inquisiteurs

La définition d’une sorcière est littéralement “une femme qui a du pouvoir”.
Les “chasses aux sorcières” ont été des purges punitives accomplies par des hommes, sur des femmes qui sortaient du rang et défiaient l’ordre patriarcal en place. 
Et ceux qui “chassent les sorcières” ont toujours été des hommes inquisiteurs (malheureusement parfois assistés par des femmes victimes-complices).

Et les inquisiteurs, finalement, n’ont pas beaucoup changé : aujourd’hui encore, ils rêvent de torturer les femmes, de les mettre dans des “donjons”, de les enchaîner, les encorder, les fouetter, les frapper, les étouffer, les dégrader, les soumettre à mille et un supplices tous plus tordus et violents les uns que les autres, encore et toujours incapables de dissocier la jouissance (généralement sexuelle) et le sadisme (plaisir de voir l’autre souffrir). 

A quel point faut-il se foutre de la gueule du monde pour prétendre que ce sont les inquisiteurs les victimes ? 
Un des piliers centraux de l’oppression et de l’abus est le retournement : dire que les hommes sont les victimes d’une “chasse aux sorcières” est un exemple caractéristique du retournement de culpabilité pervers.

Si les femmes se groupent pour parler, c’est parce que c’est leur seul moyen de se faire entendre

Quand les femmes s’associent pour se défendre, elles ne font pas une chasse aux sorcières, pour la bonne raison qu’elle ne chassent pas (elles ne prédatent pas) l’homme : si nous sommes obligées de s’associer entre femmes pour nous défendre, c’est que nous vivons à une époque où la parole de 6 femmes (comme c’est le cas avec Tarik Ramadan), ou 12 femmes (comme c’est le cas avec Polanski), ou même de 60 femmes (comme c’est le cas avec Trump ou Bill Cosby) peine encore à faire poids face à celle d’un seul homme.
Même quand 60 femmes (60 femmes!!) dénoncent un mec, vous trouvez toujours des pékins pour vous assurer que c’est un grand complot visant à écrouer un homme innocent. 

Et si on ne croit pas 35 femmes, imaginez quand vous êtes seule ! Comme c’est par exemple le cas des femmes isolées (parfois toute leur vie) par un conjoint violent.
Nous aurons le luxe du “une contre un” lorsque vous accorderez autant de poids à notre parole qu’à la leur ; et qu’on arrêtera de réserver aux hommes la présomption d’innocence et aux femmes la présomption de mensonge.

Pas plus aujourd’hui qu’hier les hommes ne vivent “une chasse aux sorcières” : ils assistent à un sursaut de résistance sorcière dans un monde d’inquisiteurs. 

* pour compléter la petite histoire : j’ai découvert plus tard que l’homme ayant prononcé cette phrase était lui-même un agresseur. Ne jamais sous-estimer la solidarité masculine.