Réflexions sur l'érotisation de la violence

BDSM et prostitution : comment dénoncer sans blesser les concernées

22 juillet 2021

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Au cours des derniers mois, il est arrivé que certains commentaires, publications ou procédés de nos allié·es anti-violences sexuelles nous dérangent. Par exemple, des insultes, des accusations de “collaboration”, ou des commentaires agressifs envers les femmes pro-prosti qui – par leur nombre et la nature d’internet – peuvent parfois confiner à du harcèlement.

Tout d’abord, nous voulons dire que nous comprenons bien d’où vient la colère de certaines abolitionnistes : elles subissent des attitudes agressives, manipulatrices, menteuses, méprisantes. Elles font face à des raisonnements pervers et de mauvaise foi, à une banalisation constante des violences, et à des arguments complètement à l’envers (d’autant plus violents lorsqu’elles sont survivantes de la prostitution). Elles font constamment face à des hommes agresseurs et parfois à des femmes ayant intégré “la passion de l’oppresseur” au point d’invectiver les autres femmes, de déformer les propos, de prêter les pires intentions du monde et de se moquer des violences subies… On prête aux abolitionnistes des idéologies politiques ou religieuses qu’elles n’ont pas, elles sont diabolisées, parfois agressées, accusées des malheurs qu’elles cherchent justement à empêcher : le fait de leur imputer la responsabilité des meurtres commis par les hommes clients, par exemple, est ignoble.

Nous avons conscience que c’est beaucoup attendre des femmes qu’elles s’expriment avec délicatesse sur un sujet qui vient réveiller pour presque toutes des traumas, d’autant que la non-violence est une injonction constamment faite aux femmes. D’ailleurs, dans le collectif, nous ne sommes pas toutes d’accord sur le sujet de la violence comme moyen pertinent de défense contre l’oppresseur : certaines d’entre nous pensent que la violence est légitime et inévitable dans la lutte, d’autres qu’elle ne fait que renforcer un climat de violence qui nuit in fine aux plus vulnérables. Mais nous notons toutes que l’ambiance de violence qui peut régner dans certains débats féministes nous sidère parfois au point de ne plus arriver à nous exprimer, ni à penser correctement sur certains sujets.

Alors, en tant que survivantes, dont certaines ont activement soutenu un discours pro-bdsm et pro-“travail du sexe” pendant longtemps avant de devenir abolitionnistes, nous avons voulu tenter de fournir des clefs constructives, en nous penchant sur les arguments qui nous ont séduites dans le discours libfem, sur ce qui nous a pendant longtemps empêché d’entendre les arguments abolitionnistes, et enfin sur les arguments qui ont été efficaces pour nous atteindre. En bref, nous souhaitons partager les réflexions qui ont jalonné notre parcours avec vous, les abolitionnistes qui souhaitent dénoncer sans blesser. 

Comment le discours pro-prostitution nous a séduites

Le premier élément qui s’est dégagé de nos discussions communes est que l’attrait des discours libfems prend racine dans une réaction aux discours sexistes : “Je trouvais qu’autour de moi, il y avait beaucoup d’injonctions à ce que les femmes disent qu’elle rêvent de douceur et de trucs gnangnans, que j’associais (et associe toujours, même si je remets ça en question) à être cantonnée aux trucs niais, sucrés, enfantins, un peu écoeurants. Et je ne me reconnaissais pas du tout là-dedans. Je me reconnaissais beaucoup plus dans les discours d’hommes qui racontaient les aspects violents, passionnées, ambigus, de la vie et de la sexualité. Et dans les femmes qui reprennent ces narrations (comme Despentes par exemple). Despentes en fait c’est l’anti-princesse. Et quand on a voulu te reléguer au rôle de princesse, c’est assez séduisant.”
Le slut-shaming des femmes explorant leur sexualité donne beaucoup de poids aux arguments libfems dans le réel : le jugement des gens à l’égard des prostituées, des femmes ayant une vie sexuelle hors-couple, et des personnes marginalisées est une réalité indéniable, qui pousse à empathiser avec les discours qui mettent en valeur la marginalisation.

Le deuxième élément qui est ressorti de nos témoignages est que le discours féministe libéral avait été pour nous un moyen de renarcissisation. En effet, nous avons réalisé qu’à l’adolescence nous avions toutes déjà vécu des violences ayant sérieusement attaqué notre estime de nous-mêmes, et nous avions la volonté de reprendre le contrôle sur nos vies.  
“Après de multiples viols, abus et violences, dont je n’étais même pas consciente à l’époque (pour moi, les relations hommes/femmes étaient ainsi), après des hospitalisations à répétition puis enfin, une période de convalescence sous neuroleptiques, j’ai à cette époque rencontré les libfems. Dans ce contexte de ma vie, ils et elles offraient avant tout une légitimation à mon comportement sexuel dissocié. En intégrant le système de valeurs des libfems, en fait j’ai eu finalement eu le droit de m’approprier le rôle du dominant, de m’imaginer être une femme qui consomme, et qui n’est plus l’objet de consommation.”
Ainsi le discours libfem vient offrir une possibilité d’ “empowerment” facile et immédiat. Et quand notre estime de soi a vraiment été fracassée au point qu’on ne s’accorde aucune valeur, le fait que des gens soient prêts à payer, à nous accorder une valeur monétaire pour accéder à nos corps, peut faire illusion de réparation narcissique.  
Cette volonté de “reprendre le pouvoir” est à remettre dans le contexte d’une société capitaliste et libérale qui avilit toute personne victime ou inapte, et glorifie le fort et le puissant : dans notre société, il existe une survalorisation sociale de la liberté individuelle, du pouvoir, du contrôle, qui implique un mépris des plus vulnérables et une culpabilisation des victimes, considérées comme “faibles” et responsables de ne pas remédier à leur prétendue “faiblesse”.  Pouvoir d’achat, pouvoir de séduction, ou même – dans le développement personnel et les spiritualités – “pouvoir d’être heureux : le respect des gens semble proportionnel au pouvoir dont quelqu’un dispose sur lui-même et sur autrui. On nous vend l’idéal d’un individu entièrement autonome, rationnel et raisonnable, extrait de ses conditionnements. Dans ce cadre, il parait honteux et dégradant de subir des éléments de sa vie, et dérangeant de le dire. Alors, se reconnaître comme victime est très compliqué. Pour les femmes que nous étions, victime = loseuse. En particulier quand l’estime de soi est déjà fragile, il est difficile d’affronter la réprobation sociale. “Etre libfem, c’était être une winneuse, et non pas cette “vieille féministe blanche bourgeoise”. On était fun, on était belles. Je pense qu’on sous-estime le rôle narcissique de ce mouvement pour des individus incapables de se considérer comme étant en échec”.

Enfin, à cette volonté de reprise de pouvoir, viennent s’articuler les processus de dissociation émotionnelle :
“Perso, à l’époque où je vivais des violences sexuelles et sexistes consenties, je me sentais très forte. Parce que capable de les encaisser. Du coup, si tu étais à l’époque venu me dire que j’étais une victime, je t’aurais ri au nez, car je me sentais beaucoup plus forte que les femmes dont j’avais l’impression qu’elles niaient “la complexité de la réalité sexuelle”. Sachant qu’ayant grandi dans cette société, j’avais moi-même tout plein de fantasmes violents et tordus. 
En plus, personnellement, j’ai atteint dès l’adolescence des stades de dissociation tertiaire, où quand j’allais le plus mal c’est une espèce d’alter-ego qui prenait ma place. Donc dans les pires moments, je ne sentais plus rien, et je me sentais invulnérable : difficile de réaliser qu’il s’agissait de vulnérabilité. En fait, je trouve qu’il n’y a pas plus fort, plus résistant, plus résilient qu’une victime de violence (notamment conjugale), c’est pour ça que c’est dur de se reconnaître dans le mot de victime, ou de “vulnérable”.
La seule personne avec laquelle j’en parlais ouvertement était mon meilleur ami, qui était soldat, et j’avais l’impression que nos expériences de dissociations étaient similaires. D’ailleurs, les mecs de cette époque me disaient hyper souvent que j’étais “une guerrière”. Je me vivais, encouragée par leurs discours, comme une aventurière, qui prend des risques et explore la sexualité en dépit des tabous. Même quand j’ai expérimenté des expériences prostitutionnelles, je me suis vécue comme forte et agente de mes choix. Il m’a fallu longtemps pour réaliser à qui je faisais la guerre.”

Pourquoi nous n’avons pas été en mesure d’entendre le discours abolitionniste lorsque nous étions libfems

Lors de nos discussions, nous avons réalisé qu’à l’époque où nous étions libfems, nous n’avions tout bonnement jamais eu accès aux arguments radicaux et abolitionnistes. 
En effet, à l’âge où rien ne compte davantage que d’être “cool”, les féministes radicales et les abolitionnistes nous avaient été présentées comme des coincées réac, des femmes de droites, prudes et puritaines, méprisant le sexe et les femmes sexuellement libres. Dans les médias, dans les réseaux sociaux, à la fac, dans les milieux de gauche, il y a un tel travail de diabolisation que cela érigeait une sorte d’”interdit moral” : aller voir les arguments abolitionnistes, c’était comme aller lire du Soral ou aller à un meeting de Marine Le Pen. Dans les milieux queers, anars, d’extrême gauche, de l’art, de la sociologie et des gender-studies, de nombreux hommes et quelques femmes sont extrêmement actifs pour faire passer les abolitionnistes pour le diable. Alors, les peu de fois où nous étions confrontées aux abolitionnistes, la moindre marque de mépris envers nous venait renforcer le stéréotype de putophobie. C’est simple : quand on a déjà un préjugé sur un groupe social, chaque personne de ce groupe qui va mal se comporter vient confirmer le préjugé. 

En conséquence de ce non-accès aux arguments radicaux, nous avions à l’époque une totale méconnaissance des dynamiques de pouvoir hommes/femmes, de la traite humaine, des dégâts de la prostitution sur le long terme. Étant très jeunes nous-mêmes, et ayant été exposées très jeunes à la sexualité violente, nous n’étions que peu choquées par l’âge des prostituées. Nous n’avions par ailleurs pas intégré la distinction entre absence de consentement et absence de désir : dans notre monde, l’absence de désir féminin était la norme. 

Enfin et surtout, il nous était impossible de réaliser la gravité des violences vécues par les femmes tant que nous n’étions pas capables d’empathiser avec nous-mêmes. Il nous fallait réaliser que ce que nous avions vécu, et ce que nous vivions, était grave. Pour cela, il fallait sortir de la dissociation émotionnelle et de la banalisation des violences. Deux processus qui ne sont souvent possibles qu’à condition de n’être plus en danger immédiat, et d’être confrontées à des personnes bientraitantes. 

Quels éléments ont réussi à nous atteindre, et pourquoi ? 

1) Se mettre à la place des clients 

Dans les débats sur la prostitution, on assiste souvent à un dialogue de sourds entre des réglementaristes disant “si vous vous mettiez à la place d’une prostituée, vous réaliseriez qu’elles font ce qu’elles peuvent avec le réel” versus des abolitionnistes disant “si vous vous mettiez à la place d’une prostituée, vous réliseriez combien leur vécu est horrible”. Ces débats ont peu de chance d’être productifs, pour la simple raison qu’ils confrontent deux personnes persuadées qu’elles sont les seules à s’imaginer à la place des prostituées, deux personnes persuadées qu’elles sont plus empathiques que la personne en face. Alors qu’en réalité beaucoup de femmes empathisent avec les prostituées : c’est juste qu’en s’imaginant “à leur place” … elles ne s’imaginent pas réagir de la même manière !

Peu de débats optent pour une focalisation sur le point de vue du client. C’est pourtant un point de vue très intéressant à adopter, puisqu’il permet d’attirer l’attention sur les mécanismes du dominant, plutôt que sur les réactions (toutes légitimes) des dominées. En effet, la réalité des clients est toute autre que les images misérabilistes qui nous poussent à empathiser avec des hommes malheureux, perdus, en solitude émotionnelle, voire handicapés… : les clients sont pour la plupart des mecs infâmes, qui n’ont pas la moindre trace d’empathie pour les femmes qu’ils consomment et utilisent comme des objets, et une énorme proportion d’entre eux est sadique. 
En outre, parmi ceux qui n’ont pas des comportements monstreux, beaucoup s’estiment comme “des bons clients” comparés aux autres, ce qui signifie que 1) ils ont pertinemment conscience des maltraitances que vivent les personnes en prostitution et trouvent ces conditions de travail acceptables, et 2) qu’ils s’estiment nobles s’ils ne les maltraitent pas. En fait, comme ils méprisent profondément les femmes prostituées, ils considèrent que c’est un acte d’une extrême noblesse que de les traiter comme des êtres humains (par exemple, de se rappeler de leurs prénoms, de faire preuve de respect envers leurs limites, ou de leur prodiguer la moindre once de gentillesse). 

Focaliser sur le point de vue du client ou du dominateur plutôt que sur les états d’esprit des soumises ou des prostituées permet de pointer tout ce qu’il y a d’inacceptable dans la prostitution et le bdsm : un homme qui estime qu’un rapport sexuel non-désiré ou violent est jouissif. 
“Un jour, je me suis posé la question : POURQUOI moi ça me parait impossible de frapper une personne dont je sais qu’elle a été maltraitée dans l’enfance, même si c’est elle qui me le demande, alors qu’eux ça semble leur poser AUCUN problème, au contraire ? C’est alors que j’ai réalisé qu’en dépit de ma solitude, de mon mal-être ou de mon handicap, je n’envisagerai jamais d’obtenir du sexe de quelqu’un qui ne le désire pas, ou de tirer de la jouissance des traumas de quelqu’un. Jamais je ne pourrais me dire “c’est ok si elle n’a pas de désir puisqu’elle aime être forcée / c’est ok si elle n’a pas de désir, puisque je la paye”. 

Se mettre dans le point de vue du dominant permet aussi de comprendre pourquoi les arguments sur la déstigmatisation ne fonctionnent pas : une idée forte des libfems est qu’en normalisant le travail du sexe, on ferait baisser les violences dues à la stigmatisation. Mais du point de vue d’un homme violent c’est le contraire : il se dit “Non seulement cette femme se fait pénétrer sans désir, mais en plus elle ne trouve pas ça grave”, et il ne la méprise que davantange. Ainsi la “déstigmatisation” risque bien de produire le résultat inverse de l’effet voulu : plus la violence est dédramatisée, plus elle va être courante, plus le stigma sera lourd. Cela ne vient que renforcer leur opinion machiste profondément ancrée que les femmes, au fond, “aiment ça” et que l’objetisation sexuelle est le désir secret des femmes car cela relève de leur Nature.

2) Écouter les discours d’autres prostituées

Pour plusieurs d’entre nous, de manière assez contre-intuitive, un déclic est venu du fait d’être confrontée à un discours encore plus dissocié et banalisant que celui que nous tenions : 

“J’ai une amie en situation de prostitution qui milite au STRASS. Lors d’une discussion , elle m’a tenu un discours complètement détaché sur la prostitution, sur le fait qu’elle était “capable de dissociation” parce qu’elle avait été victime de violences pédocriminelles. Elle disait qu’en dépit d’être intellectuellement capable de faire d’autres job, elle se sentait trop “dégradée” et qu’il n’y avait que dans la prostitution qu’elle se sentait “à sa place”. Elle me disait être juste vaguement inquiète pour les blessures physiques qu’elle vivait lors d’épisodes dissociatifs. Et elle m’a raconté sur un ton complètement désinvolte comment elle avait été “louée” par des groupes d’hommes du milieu BDSM pour lui taper dessus. Et plus elle parlait, et plus j’étais horrifiée. Je crois que c’est la première fois que j’étais face à quelqu’un d’à la fois aussi lucide intellectuellement et aussi dissociée émotionnellement, elle était encore plus clivée que moi, et j’ai soudain VU à quel point tout était de travers dans son discours. Je crois que c’est le jour où je suis devenue abolitionniste.”

“Ce qui m’a permis d’entendre le discours abolo, ce sont mes tripes finalement. Non pas les arguments rationnels, ni même la conscience que certaines femmes victimes de la traite souffraient réellement (je ne le voyais pas). Mais de tomber sur des discours de femmes pro-prosti qui moquaient le faible pouvoir de séduction des femmes de leurs clients : ça m’a profondément choquée. Cet aspect de compétition entre femmes a fait apparaître l’aspect que je me taisais, de domination des hommes par la consommation des femmes ; avec des femmes qui intègrent qu’elles sont des objets interchangeables, et des hommes qui font leur marché, en comparant des produits en fonction de leur performance.”

3) Envisager la situation d’un point de vue politique, de conflit de classe : empathiser avec d’autres femmes en tant que classe sociale

Pour certaines, c’est le fait d’avoir une grille politique systémique qui a ouvert une porte : “J’étais à fond dans le BDSM, le pro sexe et tout le merdier, mais soudain l’aspect individualiste m’est devenu insupportable. Il m’était devenu évident que le féminisme libéral est intensément individualiste et ça, c’est à mon sens incompatible avec l’émancipation des femmes en tant que groupe social. Si je réfléchis à ma situation de l’époque, je pense que ce qui m’a vraiment fait évoluer est d’ouvrir les yeux sur le fait je ne faisais pas “un fuck au patriarcat” comme je l’aurais voulu, mais que j’accordais à mes agresseurs ma soumission et j’étais agente de leurs plaisirs et de ma destruction. Et surtout, non seulement je me détruisais – ce que je faisais en conscience à ce moment là – mais surtout je portais aussi atteinte aux autres femmes, parce que je ne suis pas un individu isolé mais une femme partageant une condition de sexe, sociale et historique, avec toutes les femmes. Nos destins politiques sont liés. Retrouver de l’empathie pour les autres femmes m’a aidé à rejeter ma colère non plus contre moi-même ou d’autres femmes dissociées, mais contre les agresseurs, les consommateurs, les oppresseurs.”

4) Être confrontée à des discours abolitionnistes empathiques, et rencontrer des abolitionnistes pour de vrai

“Les abstractions ou les arguments systémiques, sur le fait de vendre son corps (comme parler de viol tarifé), ça ne m’aurait pas parlé. C’est quand il y a eu la loi de 2016 que je suis allée voir les arguments abolos pour la première fois, et ce qui m’a le plus fait réfléchir sur le moment, c’était l’explication liée au stress post traumatique et à la dissociation. Le reste des arguments ne faisait pas sens sans cet éclairage, et ça contrastait avec l’image de “putophobes” qu’on m’avait décrit, en montrant une réelle empathie. Ça m’a éclairée sur moi-même. C’est de recentrer sur la souffrance des prostituées qui m’a parlé. C’est aussi là que j’ai appris qu’il y a avait beaucoup d’anciennes prostituées chez les abolos.”

“Pour moi ce qui a beaucoup joué est le moment où, quand j’ai porté plainte contre mon ex violent, tous les gens de notre environnement qui défendaient le bdsm et la prosti ont pris sa défense et relativisé les violences que j’avais vécues. Ces événements m’ont obligée à aller chercher de l’aide en dehors des cercles queers et libfems, et j’ai enfin rencontré des féministes radicales, des femmes plus âgées, avec de l’expérience, j’ai rencontré des survivantes et des femmes féministes abolitionnistes brillantes, et j’ai enfin eu accès aux arguments à l’endroit. ” 

5) Rencontrer des hommes et/ou des partenaires sexuels non-violents

Pour plusieurs d’entre nous, les rapports amoureux et sexuels ont été un facteur déterminant dans nos conceptions de la sexualité. Là où certaines relations peuvent banaliser la misogynie, et conditionner à la violence, d’autres peuvent être libératrices. “Moi, c’est quand j’ai rencontré un homme qui considérait complètement anormal de me frapper au lit que j’ai réalisé que ça l’était. C’était la première fois de toute ma vie sexuelle qu’un homme ne semblait pas excité à l’idée de me dégrader ou de me faire souffrir, ça a tout changé : ça m’a autorisée à penser une sexualité non-violente”
Se sentir en sécurité et en relation égalitaire peut vraiment permettre de prendre conscience des mécanismes de domination : “Ma relation amoureuse belle et sincère a finalement été déterminante dans la prise de conscience des relations toxiques des milieux pro-prostitution et tout ce qui va avec. En comparaison, ces mécanismes humains malsains sont devenus insupportables. Je me rends compte que finalement, je cherchais une forme de liens forts, et que je n’ai pris que ce qui était à ma disposition. Ce n’est qu’une fois cette porte ouverte que j’ai pu commencer à lire les abolos et à réaliser la violence de ce que nous vivions.”

Il arrive que des hommes se demandent de quelle manière ils peuvent contribuer au féminisme. En voilà une : en ouvrant des espaces affectifs et sexuels safe pour les femmes, ils peuvent leur permettre de sortir de la sexualité traumatique. Si les femmes sentent que les hommes ne sont pas excités par leur dégradation, elles peuvent arrêter d’essayer de leur plaire en oeuvrant à leur propre objectification. 

Pour lutter efficacement contre la violence sexuelle : revaloriser toutes les femmes

“J’ai longtemps été pro-prostitution, et j’ai encore des amies qui sont dans ce milieu : du coup, quand les pro-prosti sont insultées je me sens encore concernée. Je crois que cela me peine pour la jeune femme que j’étais, qui était loin d’être stupide, mais juste vulnérable. Quand j’entends le terme “collabote” ça ne sonne pas juste à mes oreilles. Dans le sens où, même quand j’étais pro-prosti et pro-bdsm, je n’y ai jamais rien gagné. Au contraire, puisque j’attirais tous les tarés de service. Et surtout, j’étais vraiment complètement persuadée d’oeuvrer au bien des plus vulnérables. Il me semble que c’est un positionnement assez différent de celui d’une personne qui collabore avec l’oppresseur par lâcheté ou pour son bien personnel.
Chez moi, ce n’était pas du tout le raisonnement intellectuel qui posait problème, c’était la dissociation entre l’intellect et l’émotion. C’était l’incapacité à percevoir les différences entre moi et les agresseurs. C’était l’incapacité d’avoir de l’empathie envers moi, et de considérer qu’être violent envers moi était anormal, puisque j’étais habituée à cela par les violences familiales puis conjugales.”

Par ces témoignages, nous voudrions insister sur le fait qu’il est très important de garder en tête que ce n’est pas parce qu’on est une femme machiste, colonisée, ou sous emprise, qu’on est stupide, faible, dépossédée de réflexion. La banalisation des violences et la dissociation émotionnelle impactent la réflexion. Elles conduisent à des systèmes de pensées faussés. Mais comme le montrent nos trajectoires, on peut en revenir. 

Et surtout, c’est au final moins les arguments rationnels que de se sentir écoutées, en sécurité et revalorisées. 
En ce qui nous concerne, pour pouvoir rejeter les violences sexuelles et le patriarcat, il nous aurait fallu entendre que nous avions de la valeur même si nous étions conditionnées, même si nous n’étions pas aussi libres que nous l’aurions voulu. Il nous aurait fallu avoir des possibilités d’être “cool” et valorisées par hommes et par des femmes, lorsque nous posions des limites. Il aurait fallu qu’on nous dise que nous de devions de sexe à personne, et que nous étions des êtres humains valables en dehors de notre sexualité.  Il aurait fallu qu’on nous informe avec empathie sur le psychotrauma. Il aurait fallu qu’on nous répète encore et encore que nous étions dignes et respectables, jusqu’à ce que nous le sachions tout au fond de nous, jusqu’à ce que nous puissions l’intégrer à nos corps et à nos intimités.

Ainsi, nous pensons que pour œuvrer efficacement aux changements de mentalité des femmes, il ne faudrait pas penser l’ensemble des libfems comme stupides ou malveillantes. Au contraire, il est nécessaire de reconnaître l’intelligence, la force, et les ressources, des personnes vivant de la violence sexuelle consentie. Pointons ce qui est à l’endroit dans les raisonnements, avec ce qui est à l’envers : plus une femme est revalorisée, plus elle sera du côté des femmes.