Réflexions sur l'érotisation de la violence

Dressage : le BDSM est un conditionnement pavlovien à la douleur

5 février 2020

En 1900, le scientifique Pavlov étudia ce qu’il se passait dans le cerveau des animaux lors du dressage. Un siècle plus tard, ses travaux sur le conditionnement peuvent nous aider à comprendre pourquoi un nombre croissant de personnes associent la dégradation sexuelle et le plaisir.

Les travaux de Pavlov sur le conditionnement

Au début du 20ème siècle, Ivan Pavlov décida de faire des études sur la digestion. A cette fin, il imagina une expérience en laboratoire durant laquelle il étudiait la quantité de salive qu’un chien produisait quand on lui donnait à manger. Or, au cours de l’expérience, Pavlov nota que les chiens qui revenaient régulièrement dans le laboratoire se mettaient à saliver avant même qu’on les nourrisse : ils salivaient à simplement voir la pièce, le plat où on mettait la nourriture, ou la personne qui le leur donnait.
Par ses observations, il remarqua donc qu’on pouvait provoquer la salivation par la vue de nourriture ou par d’autres stimuli qui précèdent d’habitude la nourriture. Pour confirmer son hypothèse, il imagina le protocole suivant :

En associant un stimulus (un bruit de clochette) avec la salivation du chien – sans même que de la nourriture (la récompense) soit impliquée – Pavlov confirma donc qu’il suffisait de reproduire une association d’idées suffisamment de fois pour que les réactions acquises par apprentissage et habitude deviennent des réflexes : le cerveau faisait tout seul les liens entre le signal et la réponse. 
Cette découverte du “réflexe de conditionnement”  lui valu un prix Nobel en 1904, et est aujourd’hui considéré comme un aspect fondamental de l’apprentissage. On parle désormais de “réflexe pavlovien” pour désigner une réaction involontaire, non innée, provoquée par un signal extérieur.

Le conditionnement sexuel ?

En étudiant le conditionnement, on s’est rapidement rendu compte que le processus était plus efficace quand renforcé par des stimuli positifs (des “récompenses”) comme de la nourriture, un compliment ou une caresse. Les réactions réflexes sont d’autant plus implantées lorsqu’elles sont associées à des pratiques qui libèrent des hormones de récompense. 

Or, la plus grosse récompense hormonale qu’on puisse imaginer, c’est l’orgasme. L’orgasme libère simultanément et massivement de la dopamine (hormone de l’excitation), des endorphines (hormones du plaisir + effet anti-douleur), de la sérotonine (hormones du bonheur), et de l’ocytocine (hormone de l’attachement émotionnel).

Dans le sexe bdsm, on associe donc en permanence des pratiques douloureuses et/ou des mots humiliants au cocktail le plus fort qu’on puisse trouver en termes de récompense chimique.

“Chaque fois qu’il me disait un truc horrible ou me faisait mal, il enchaînait très rapidement avec un acte de tendresse ou un acte qui me faisait jouir sexuellement.Très vite, je suis devenue incapable de différencier plaisir et douleur, ce qui me faisait du bien et ce qui me faisait du mal, ce que je voulais et ce que je ne voulais pas” – Hélène

Et comme, dans l’expérience de Pavlov, il est possible dans la sexualité d’associer un stimulus à une réponse conditionnée, en enlevant au final le renforcement positif. Chez la personne conditionnée, la douleur provoque alors une anticipation au plaisir, même quand la récompense (le plaisir) n’est plus là.

Et c’est bien là le but final de la personne sadique : ancrer suffisamment les stimuli pour faire en sorte que sa victime en vienne à apprécier la maltraitance, sans même attendre de “récompense” en retour. Quand la victime est suffisamment perdue pour ne plus savoir différencier correctement les stimuli de douleur et de plaisir, on peut alors lui intégrer l’idée que ce qu’elle aime n’est pas le plaisir, mais la douleur et la dégradation.

Un dressage du corps et de l’esprit 

Si les mots employés ci-dessus vous évoquent le “dressage” ce n’est pas pour rien : les méthodes de renforcements positifs et négatifs sont à la base des méthodes de conditionnement que nous utilisons pour “éduquer” les animaux. C’est donc de manière tout à fait appropriée que le terme de “dressage” est un fondamental du milieu BDSM : il s’agit d’éduquer le corps et le cerveau à répondre à des stimuli dégradants ou douloureux, en lui envoyant des réponses chimiques modelantes.
Ainsi, ce n’est pas pour rien non plus que les termes de “maître” et de “chien.ne” (“dog play”) ou de “cheval” (“horse play”) sont aussi présents dans le milieu bdsm : il s’agit d’animaux que les humains soumettent caractéristiquement à des techniques de dressage, et nous sommes suffisamment câblés comme nos cousins animaux pour que ce qui fonctionne sur eux fonctionne sur nous.
On retrouve aussi dans le vocabulaire BDSM les termes de “punition” et de “récompense” qui sont les bases même du dressage : à la différence du matage animalier, au lieu de “punir” par des coups et de “récompenser” par des biscuits, on punit par des coups et on récompense par des stimulations sexuelles.

Les conséquences du conditionnement sado-masochiste 

De nombreuses femmes et personnes LGBT vivent les conséquences du conditionnement masochiste : alors qu’elles recherchaient initialement de l’épanouissement sexuel et/ou de l’amour, elles se retrouvent après conditionnement excitées à l’idée de leur propre dégradation et destruction, suite aux associations misogynes et homophobes que la société et leurs partenaires sexuels ont liés à la jouissance physique. Le conditionnement étant d’autant plus fort lorsqu’il a été consciemment renforcé par un partenaire sadique. On parle alors d’excitation traumatique :

“Encore aujourd’hui, quand je suis exposée à des images de violence, mon corps se prépare à l’acte sexuel. La dernière fois, je regardais un film où il y avait une scène de viol super trash, et j’ai senti que mon corps était excité. J’ai du m’isoler. J’étais en panique, c’ était ingérable, j’avais envie de jouir et de pleurer en même temps, c’était horrible. Ce que m’ont fait les hommes qui m’ont abusée dans le passé par le BDSM, je le vis comme un lavage de cerveau” – Sarah

On peut parler d’excitation traumatique lorsque des stimuli maltraitants déclenchent des réactions corporelles d’excitation (lubrification, accélération du souffle, hypersensibilité de la peau, etc) en désaccord avec le bien-être psychique et l’intégrité de l’image de soi. 
Pour le dire plus simplement : si vous avez honte, envie de pleurer, de vomir, de vous faire du mal lorsque vous êtes excité·e par des pratiques dégradantes, c’est sans doute que vous avez subi un conditionnement sexuel en totale dissonance avec votre bien-être.

En miroir à l’éducation à la soumission et la douleur que vivent les femmes, on conçoit bien que le conditionnement au sadisme des hommes est tout aussi efficace : imaginez qu’on vous injecte une dose massive d’endorphines chaque fois qu’on vous expose à des images de violences sexuelles envers des partenaires sexuels, et ce depuis que vous avez 11 ans (âge moyen de la première exposition à la pornographie chez les garçons) ! Sachant qu’un protocole expérimental de conditionnement consiste généralement en quelques renforcements sur quelques mois, imaginez ce que ça peut donner sur un cerveau à raison de plusieurs fois par jour pendant des années…. En ce sens, la diffusion de pornographie sadique est sans doute l’expérience de conditionnement chimique la plus intense et étendue qui ait jamais été imaginée.
Il suffira ensuite à l’homme d’entendre des termes dégradants (salope, chienne) ou d’être exposé à l’idée de partenaires en souffrance (images de coups, d’étouffements, de non consentement, de cris) pour obtenir une réponse psychique et physiologique (sensation d’excitation, érection). Et, en miroir aux femmes souffrant de leurs conditionnements masochistes, ils peuvent se sentir en totale dissonance cognitive : le fait que leurs corps réagissent positivement à des stimuli affreusement anti-éthiques leur provoque souvent une sensation de dégoût une fois l’orgasme obtenu. Sans niveler l’expérience femme-homme, il est ainsi important de noter que beaucoup d’hommes n’ont jamais non plus activement demandé à être conditionné au sadisme, puisqu’ils ont commencé à être conditionné par le porno à un âge bien trop bas pour être en mesure de comprendre et de consentir à cette “expérimentation” avec leurs images mentales.

Peut-on avoir une sexualité libérée ?

La prise en conscience de la dimension “conditionnée” de la sexualité violente est généralement choquante et désagréable : elle vient souligner une absence de libre-arbitre dans des domaines privés, dans des domaines que nous voudrions intimes. On a souvent envie de se dire que notre sexualité nous appartient, qu’elle n’est pas un fait sociétal, qu’elle reflète notre personnalité individuelle. Mais réjouissons-nous : prendre conscience de ce conditionnement a deux conséquences tout à fait positives :

  • D’une part, cela vient casser l’image de femmes “naturellement” masochistes et d’hommes “naturellement” sadiques 
  • Et de l’autre, les expériences en psychologie cognitives montrent que, même si ce n’est pas une mince affaire, ce qui a été conditionné peut être reconditionné 

“J’en étais arrivée à un stade où je ne pouvais plus jouir sans un stimulus extrême de dégradation. Mais la violence que j’ai subie m’a rendue psychologiquement et physiquement malade. Je ne veux plus de ça. Alors maintenant j’essaye de me déshabituer petit à petit : j’ai commencé par essayer de me toucher en pensant à des choses douces, valorisantes. Et ça marche, même si ce n’est pas facile : aujourd’hui, il y a des choses qui m’auraient excitées il y a quelques années (parce qu’on m’avait “dressée” à être excitée par ces choses) que je perçois de nouveau de manière réaliste, c’est à dire comme des tortures physiques. Et de plus en plus, j’arrive à être excitée et à jouir par des choses bonnes pour moi : quand on me traite avec respect, qu’on s’enquiert de ce que je veux, et qu’on cherche à me donner du plaisir parce qu’on m’aime et pas par ego. Avec mon copain actuel, on essaye vraiment de lier dans nos têtes la douceur, le respect et la jouissance (même s’il n’a pas été “dressé” comme moi, il a été conditionné par le porno, donc pour lui aussi c’est un apprentissage).” – Julie