Réflexions sur l'érotisation de la violence

La raison du clivage pro/anti prostitution est qu’ils n’ont pas la même définition du viol

8 février 2020

Il y a deux manières de comprendre le mot viol :
On peut le définir par “un rapport sexuel non consenti”.
Ou bien on peut le définir par “un rapport sexuel non désiré”.

Peut-on “consentir” à un viol ?

A titre personnel, mon expérience et les centaines de témoignages de femmes que j’ai écoutés m’ont amené à penser qu’il y avait de nombreux “viols consentis”. Je sais que cette expression va faire grincer des dents, car il est évident qu’au fond d’elle, la victime ne voulait pas le rapport sexuel. Je dis “consentis” au sens où la victime ne s’y est pas activement opposée, qu’ “elle n’a pas dit non”. Selon qui l’emploie, l’expression “consentement sexuel” peut en effet aussi bien désigner l’absence de résistance physique, la résignation, que l’envie et le consentement enthousiaste. J’emploie ici “consentis” dans le pire sens, celui de la résignation, dans le sens qui est malheureusement généralement celui utilisé par la police et la justice.
“Consentis” parce que la victime n’est pas arrivée à dire non, parce qu’accepter un rapport était le moindre mal, et/ou parce que notre société et sa vie l’ont malheureusement conduite à penser qu’accepter un rapport non-désiré, des violences, ou dégradations sexuelles, étaient des choses normales.

Au premier plan de ce “viols consentis” se situe bien évidemment le viol conjugal. Pour une femme, accepter d’avoir des rapports même quand elle ne le veut pas, jusqu’à il y a peu, ce n’était pas seulement la norme, c’était une obligation légale. Rappelons-le, le viol conjugal n’a été reconnu qu’en 1990, (après ma naissance!), et la formule “présomption de consentement entre époux” n’a été retirée de la loi qu’en 2010, il y a seulement 10 ans ! 
Dans la génération de ma mère — ce n’est pas si loin — le viol conjugal était un sujet de plaisanterie de fin de soirée entre femmes : j’ai encore souvenir d’entendre des rires de femmes pompettes accompagnés de réflexions du type “oui bah des fois il vaut mieux prendre sur soi 5 minutes que de subir sa mauvaise humeur toute la semaine”, auxquelles répondait la blague “ferme les yeux et pense à l’Angleterre !”, suivis par un assentiment général et des rires complices. Rires de personnes qui savent qu’elles partagent la même galère, un peu comme des employés qui plaisantent sur d’horribles conditions de travail, ou des prisonniers blaguant sur la violence de leurs matons. On est parfois obligés de rire de ce qu’on ne se sent pas la force de changer.

C’est pour cette raison que je n’ai aucun mal à comprendre les raisonnements des “Catherine”, ces femmes d’un certain âge qui ont rédigé des tribunes pour défendre leur conception d’une sexualité sans désir : quand je parle de ma définition du viol avec des femmes de plus de 50 ans, leur réaction est souvent la même “oh mais non c’est exagéré : à ce compte là j’ai été violée une bonne partie de ma vie !”
Je conçois que le constat soit si dur qu’on refuse de le faire.
Cette conception du viol peut résulter sur des phrases qui semblent absurdes aux oreilles des plus jeunes, comme lorsque Catherine Millet nous dit que “Elle n’a jamais été violée” puis que “Bien sûr, la relation sexuelle engagée, il m’est arrivé aussi de trouver mon partenaire décevant, ou même désagréable, voire dégoûtant. Dans ces cas-là, cet homme ne disposait que de mon corps, mon esprit était ailleurs et ne gardait aucune trace qui pût le hanter. D’ailleurs, quelle femme n’a pas connu cette dissociation de son corps et de son esprit ?”

Les femmes qui partagent ma définition du viol sont horrifiée par cette banalisation de la dissociation traumatique, mais pour Catherine Millet, ce genre de rapport, c’est normal. Elle fait partie de la même génération que ma mère, celles dont le désir n’a tellement pas été pris en compte que le viol faisait partie de la vie sexuelle “normale”. Parce que dire non, ce n’était pas une option. 

En termes de défense des victimes, le basculement de la définition commune du viol vers “rapport non désiré” serait un énorme pas en avant : il permettrait de mettre fin aux questions absurdes auxquelles elles sont en permanence confrontées tu étais immobile, mais pourquoi tu n’as pas dit non, hurlé ou frappé ?
Les raisons pour lesquelles une victime ne dit pas « non » sont multiples : ça peut être la peur d’être tapée, la peur que ça excite davantage son agresseur, la peur de subir des violences psychologique et du rejet, la sidération devant la non prise en compte de son être, la conviction profonde qu’elle ne sera pas entendue, ou — pire que tout — la lassitude.
On peut prendre l’habitude du viol. Des générations entières de femmes avaient l’habitude du viol. Des millions de femmes en ont encore l’habitude aujourd’hui.

Qu’en est-il du viol dans la prostitution ?

Dans la même lignée que le viol conjugal (et pour des raisons pas si différentes, si on s’en réfère aux travaux de Paola Tabet), je range aussi le “travail du sexe”.

J’ai longtemps été dans le milieu “pro-sexe” et j’ai plusieurs amies travailleuses du sexe. J’ai moi-même été “travailleuse du sexe”, même mes pratiques n’incluaient pas de rapports pénétratifs.
A l’heure actuelle, avec le travail que je fais sur moi et auprès de victimes de violences sexuelles, cela devient de plus en plus dur pour moi d’entendre mes amies travailleuses du sexe parler de leur quotidien, car je n’arrive plus à y entendre autre chose qu’une banalisation du viol et de la violence.
A titre d’exemple, l’une d’entre elles, il y a quelques mois, m’expliquait qu’elle avait totalement conscience d’utiliser la dissociation pour supporter son activité, et que cette « capacité » lui était venue suite aux violences subies dans son passé. Puis elle a ajouté “c’est pratique d’être capable de sortir de mon corps pendant le travail, mais ça a quand même des inconvénients : la dernière fois y’en a un qui m’a fêlé deux côtes, je ne m’en suis pas rendue compte sur le moment, c’est embêtant”.

Dans cette banalisation de la violence, dans cette distanciation émotionnelle de l’horreur et de la souffrance, je reconnais Catherine Millet, je reconnais les femmes que j’entends en groupe de parole, je reconnais mes amies, je reconnais ma mère et ses copines, je me reconnais moi il y a quelques années.

Les « travailleuses du sexe » consentent à des rapports qu’elles ne désirent pas. En fonction de la définition qu’on donne au viol, il s’agit donc de trancher si la prostitution consiste en une marchandisation du viol : cet éclairage permet de comprendre pourquoi certaines personnes trouvent cela révoltant et inacceptable, et d’autres non.

Là où j’en suis de ma réflexion, je considère comme viol toute relation de pénétration où un des participants ne considère pas l’autre comme un être humain à part entière. Lorsqu’on considère l’autre comme un sujet non comme un objet, on lui veut du bien, et on désire qu’il désire le rapport. 
 …Et lorsque quelqu’un désire un rapport, il n’y a pas besoin de le payer pour qu’il accepte de l’avoir. 

Entre temps, toute sexualité basée sur la dissociation traumatique me révolte. Me révolte parce que j’aime mes amies et que je hais les connards qui leur font du mal. Me révolte parce que je me sens atteinte en tant que femme de savoir que tant d’hommes ont si peu d’égards envers le désir et la dignité des femmes.

Pour toutes les raisons que j’ai expliquées, ma définition du viol est en train d’évoluer. Mais il y a un dernier point sur lequel je voudrais insister : 
un des points faibles de la définition du viol comme “rapport sexuel non-désiré” est qu’il peut servir à diminuer l’importance du consentement. Par exemple, lorsque des prostituées, habituées à utiliser la dissociation traumatique pour avoir des rapports non-désirés, ont EN PLUS à faire face à un rapport non-consenti, et qu’on ne prend pas leur plainte au sérieux. C’est vraiment dramatique, puisque leur barrière d’acceptation, qui a déjà été étendue à l’extrême, se retrouve alors explosée. 
A défaut d’atteindre tout de suite une sexualité dont tous les participant·e·s sont des sujets désirants, il est impératif de considérer la violation du non-consentement des travailleuses du sexe comme un crime
Nous n’avons pas toutes la même définition du viol, mais le non-consentement c’est la barrière psychique de base, que nous partageons.

En fin de compte, pour toutes les raisons que j’ai explicitées, je pense que la meilleure solution est que les deux notions soient cumulatives : je considère aujourd’hui que pour qu’une pénétration ne soit pas un viol, il faut qu’elle soit consentie ET désirée.