Réflexions sur l'érotisation de la violence

Oui, les féministes sont “mal baisées”. À qui la faute ?

8 février 2020

Parmi les innombrables insultes que l’on peut subir en tant que féministe, le trio gagnant semble se composer de “hystériques”, “frustrées”, et “mal-baisées”. J’aimerais revenir deux minutes sur ce dernier qualificatif.

La mal-baise, cette triste réalité pour les femmes

Pour avoir animé des groupes de parole d’hommes et de femmes, et lu d’innombrables témoignages, je peux vous le confirmer : OUI, de manière générale, les femmes sont mal baisées. 

Pour commencer, parce qu’encore aujourd’hui le premier rapport d’une femme sur cinq dans le monde est un rapport forcé (laissez cette information décanter deux minutes), qu’encore aujourd’hui un viol a lieu en France toutes les 9 minutes, qu’encore aujourd’hui les rapports sexuels n’impliquant pas de désir de la part de la femme, que ce soit dans le cadre conjugal ou prostitutionnel, restent la norme. 

Ensuite, parce que cela ne fait qu’environ 4 ans que nous savons à quoi ressemble un clitoris, et que nous commençons tout juste à admettre son importance alors que 80% des femmes ne peuvent jouir sans stimulation clitoridienne extérieure ! (Je dis “extérieure” en opposition à “intérieure” car les pénétrations vaginales ou anales ne sont que des manières indirectes de stimuler les ramifications du clitoris au travers des parois du bas ventre). 

Quel degré de cruauté faut-il pour insulter une victime de viol en lui disant qu’elle a été mal-baisée ?

Ce n’est peut-être pas évident pour les personnes qui ne sont pas dans le milieu féministe, mais une grande partie des féministes le sont devenues, entre autres, après avoir vécu des viols ou des violences sexuelles.
Sachant cela, sachant que vous parlez très probablement à une survivante de violences, vous est-il possible d’aligner suffisamment de neurones pour comprendre ce qu’il y a d’indécent à reprocher à une femme qui a été violée d’être une “mal-baisée” ?
Quand vous reprochez à une femme d’être “mal-baisée”, non seulement vous la blâmez ELLE pour l’incompétence et/ou la violence de ses partenaires, mais vous lui reprochez que ça la mette en colère, que ça la révolte.
Pro-tip : Si la colère des femmes vous chiffonne à ce point, faites en sorte qu’elles n’aient plus besoin de se mettre en colère. Le féminisme est une conséquence du machisme, il en est la contre-réaction directe. Vous en avez marre d’entendre râler les féministes ? La solution est simple : arrêtez de violer, d’agresser et de dégrader les femmes.

C’est quoi être “bien-baisée” ? 

On peut se demander ce que les hommes (et femmes!) qui utilisent le terme “mal-baisées” ont comme vision de ce que serait être “bien-baisée” : il y a fort à parier que cela repose sur des termes comme “défoncer” “coups de bite” et “bien profond”. 
…autant dire que pour la plupart d’entre nous cette vision du sexe est un cauchemar, et qu’elle est exactement ce que les femmes cherchent à changer. Alors, NON nous ne rêvons pas toutes de sexe plein de cœurs et de petits papillons, mais OUI nous sommes nombreuses à fantasmer sur du sexe sans les douleurs dues à l’incompétence, la brutalité et la volonté de nuire, sur du sexe qui ne cherche pas à nous réduire à des objets à salir ou détruire.
Quand des personnes utilisent le terme “mal-baisées”, elles ne l’opposent pas à “être bien baisées” dans une optique d’épanouissement du corps des femmes : elle envisagent la baise comme un dressage des corps, afin de faire rentrer les femmes dissidentes dans le rang. 

La réalité qui se cache derrière le terme “mal-baisées” est celle d’hommes disant que les féministes devraient se faire violenter sexuellement parce que ça leur apprendrait à fermer leurs gueules. 

Messieurs, nous serons “bien baisées” le jour où nous n’aurons plus à craindre la douleur, l’agression ou la culpabilisation dans le sexe. Quand nous n’auront plus à craindre les violences directes (coercitions corporelles, rapports forcés etc.) ou indirectes (“les hommes ont des besoins”, “c’est normal qu’il finisse”, “si tu ne le satisfais pas il va se barrer pour une autre plus soumise”, etc.)

En réalité, être bien baisées, avec respect, sans peur, et en connaissance de leurs corps, la plupart des femmes, et des féministes, ne demandent que ça.